Les Histoires de Cérédys

13. Se souvenir de Soisson

 

 

L'émotion de Iannanis avait dépassé les bornes de la limite du franchissable, et pendant qu'elle reprenait ses esprits en s'assurant qu'elle ne s'était pas rendue victime d'une tendinite des cordes vocales, elle put réfléchir que le mort ne l'était pas puisqu'il émettait un léger ronflement qui lui avait mis la puce à l'oreille...
On respire.
En outre, le cri ne l'avait pas fait bouger. Elle s'approcha de l'âtre, le réalimenta avec quelques oeuvres rescapées de la débâcle, et découvrit les joies de la lecture au coin du feu avec les Mémoires de Soisson.
Moi Soisson, gardien du Marquis d'Oscillococcynum-Aatch'haaa, je suis issu d'une grande famille illustre qui remonte à l'époque des pharaons :
Séthi Trois engendra
Séthi Quatre, qui engendra
Séthi Cinq, qui engendra
Séthi Six, ...
Séthi Sept, ...
Séthi Huit, ...
Séthou Neuf, ...
Sethoutancarton, ...
Aulieud'dir, ...
Achève-Ta-Soupe, ...
Amène-Ton-Fils, ...
Céssui-Dufacteur, ...
Séthi-Toi, ...
Cépamoi, ...
Petit Jésus, ...
Le Père, ...
Le Fils, ...
Le Saint-Esprit, ...
Amen, ...
Jamène Quoi ?
Jusqu'à moi.

Tout commença par un riant après-midi de printemps; alors que les kagoutis sauvages batifollaient dans les herbes en fleurs, sous un ciel d'un bleu cyruléen, ma mère me dit :
" Gard'donc c'qui nous a ram'né, not' Kiki !"
Kiki (Azura ait son âme) était notre guar apprivoisé. Il avait ramené dans sa gueule un pauvre malheureux lapin mort et plein de terre. Je le reconnus aussitôt : c'était un des lapins de concours de notre voisin le Marquis d'Oscillococcynum-Aatch'haaa, à poils longs, bouclés, soyeux, et qui remportait tous les prix de beauté de la région.
Ma mère et moi étions très ennuyés. Les représailles risquaient d'être très sévères, et que pouvait un pauvre fermier, même avec ses glorieux ancêtres, contre le puissant et cruel Marquis ?
Nous eûmes une idée, inspirée par une voix intérieure qui terrorisa tant ma mère qu'elle en mourut de saisissement. Je baignai le lapin, le séchai, le brossus, le coiffis, et et l'emporta de nuit dans le jardin du Marquis. Je franchissa la clôture pas encore électrifiée, et je me remettis le lapin dans un clapier vide.
Quelque jours plus tard, lors des obsèques de ma pauvre mère, le Marquis d'Oscillococcynum-Aatch'haaa, venu m'offrir ses condoléances en même temps qu'une place de Gardien, me dit :
" Je suis un peu troublé, j'avais enterré un de mes lapins qui venait de mourir, mais apparemment ce n'était pas tout à fait le cas... Il est revenu mourir dans son clapier... et propre en plus !"
Il ajouta :
"J'espère que votre mère est bien morte avant d'être enterrèe."
Mais l'histoire ne faisait que commencer...
 
 
 
Chapitre suivant...


02-07-2010 | 187 vues

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