Les Histoires de Cérédys

15. Vadrouiller avec un lapin

 

 

L'herbe était encore un peu mouillée de la précédente averse, les hallebardes avaient disparu, et l'air humide rendait les détails du parc avec une netteté qu'on n'aurait pas pu supposer en pleine obscurité. C'était comme si le paysage avait été lavé.
Iannanis se faufila doucement jusqu'au bois sombre où la menait le lapin...et où elle serait allée de toute façon, vu que toutes les pistes mènent à Rome.
En somme, le bois sombre valait la peine qu'on s'y intéressât de plus près.
Mais lorsqu'ils parvinrent à son orée, la végétation était si dense, si serrée, qu'il semblait bien qu'il fût impossible d'y pénétrer.
C'est là que les plumes daédriques de la bardesse furent utiles : elle en sortit une de sa poche et s'en servit comme d'un couteau pour trancher les ronces et branchages emmêlés. La progression fut lente et difficile.
"Ca me rappelle quelque chose..."
 Le lapin qui s'était tu jusque là se plaignait à présent des égratignures causées à son doux pelage, et Iannanis prenait garde de ne pas déchirer sa combinaison si précieuse.
" En plus j'ai trop chaud" fit le Lapin
"Enlève ta barbe et ta tenue de Père-Noël" Répondit Iannanis
"Je ne peux pas, ça protège ma fourrure; n'oublie pas que je suis un lapin de concours."
Ils s'étaient bien enfoncés. Cette sombre clarté qui tombe des étoiles ne daignait pas pénétrer jusqu'ici, si bien que Iannanis dut recourir à son Scintille-Diamant pour savoir où ils mettaient les pieds.
Enfin, elle heurta quelque chose de plus solide, froid et dur comme de la pierre, et en effet c'en était car ils venaient d'arriver à l'ancien lavoir dont parlaient les archives trouvées dans le bureau du directeur. Iannanis était rentrée dans une colonne.
"'tain, ça fait mal"
"Ah ! Tu es allée plus loin que Soisson !" fit le lapin de sa petite voix satisfaite. Puis il ajouta en frissonnant :
"Il fait drôlement froid ici, brrr..."
"Et ça sent vraiment mauvais. L'eau doit croupir depuis quelque temps."
"Dis, j'ai mal aux pattes, tu voudrais pas me porter ?"
"Et puis quoi encore ?"
Le lapin sauta sur le rebord du lavoir et se dressa d'un air menaçant :
"Si tu ne le fais pas, je te jette un sort et chaque fois que tu ouvriras la bouche, tu cracheras des crapauds et des serpents !"
"Mmh, ça mérite réflexion..."
Elle ouvrit un autre de ses bracelets et en extirpa un petit bout de tissu, qu'elle déploya entièrement, et s'en fit un sac qu'elle mit en bandoulière dans son dos. Puis elle saisit le Lapin et au prix d'une acrobatie réalisable seulement quand on est souple des épaules, elle le mit dans le sac.
"Je veux être devant" fit une petite voix étouffée
"Tu es bien exigeant, lapin !"
"Si tu ne le fais pas..."
Il n'eut pas le temps d'achever :
"Bon d'accord ! mais si tu me fais une seule autre remarque, crapaud ou pas, je te plonge dans le lavoir!"
Le Lapin n'était déjà plus tout à fait blanc, il ne tenait pas en plus à sentir mauvais. Il se cala donc sagement devant, sortit la tête du sac pour guider sa porteuse et dit juste de sa voix la plus aimable possible :
"J'aime bien tes deux coussinets d'amour"

PLOUF

"Je t'avais prévenu"
"Bllbbbllbbbblllll..."
Le Lapin se débattait comme un enragé, tant et si bien qu'il heurta un morceau de bois, s'y agrippa, le fit basculer et toute l'eau se vida soudainement, laissant apparaître une trappe dans le fond.
"L'entrée secrète !" s'écria le lapin trempé comme une soupe.
Iannanis était bonne. Elle eut pitié du pauvre animal. Certes, c'était un peu rude de s'entendre dire des compliments par celui-ci, mais c'était tout de même des compliments, et elle jugea la vengeance suffisante.
Elle sortit un mouchoir de sa poche, saisit le lapin et le sècha un peu vigoureusement.
"Attention les oreilles !"
Mais il se laissa faire avec un brin de volupté. Il faillit se mettre à ronronner quand Iannanis le remit dans le sac presque aussi propre que s'il avait fait une vraie toilette. Le mouchoir était légèrement parfumé, ce qui avait contribué à éliminer la mauvaise odeur laissée par l'eau croupie.
"Tu n'as jamais pensé à élever des lapins de concours ?"
Iannanis ne répondit pas. Elle enjamba la margelle du lavoir, écarta la couche de feuilles sur les bords de la trappe, qui semblaient être là pour garantir une certaine étanchéité, l'ouvrit à l'aide de la clé trouvée chez le Gardien et la souleva, libérant des effluves insoutenables de moisissure et de mort.
"Eh ben c'est pas une sinécure !" s'écria Iannanis
"J'allais le dire."
Chapitre suivant...


04-07-2010 | 270 vues

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