19. Divinement farcie
Iannanis, toujours suspendue au-dessus de la salle, exécutait une tentative d'approche de la statue de Shéogorath, en pensant qu'elle aurait dû davantage fréquenter les cours de gymnastique de l'Académie d'Acucurbitassinaripal-Poilaubral (ça va, on le sait maintenant), au lieu de pratiquer le sport en chambre avec ses petits camarades, activité amusante, certes, mais peu utile en la circonstance, bien qu'un de ses compagnons eût un jour eu l'idée de s'accrocher au lustre, pour l'éblouir sans doute, et que dans un mouvement de balancier un peu vif, le lustre se fût brusquement décroché pour tomber malencontreusement en plein milieu du cours de télékinésie qui avait lieu en contrebas... et j'ai fini ma phrase, vous pouvez vous ventiler.
On ne sut jamais expliquer la chute du lustre et de son occupant, mais certains voisins de chambre affirment avoir entendu un étrange dialogue juste avant :
"Iannanis, J'arriiiiiiiive ! mais que fais-tu ? mais..."
"mais quoi ? Tu voulais des sensations fortes, non?"
Donc, pendant que notre héroïne essayait de faire passer un bras devant l'autre pour progresser jusqu'à la statue, le lapin était parvenu à la table, toujours caché à l'intérieur du crâne, dont la mâchoire claqua d'un coup sec lorsque l'animal sauta entre les deux prisonniers.
"A qui ai-je l'honneur, messieurs ?"
Bien que la situation pût paraître saugrenue, de se faire interpeler par un crâne, l'un d'eux, qui avait l'air rêveur, répondit :
"Le Divin Enfant, enchanté. Est-ce vous qui nous apportez les gâteaux mous ? J'ai perdu le mien dans le parc."
"Hm ! hm ! C'est très aimable à vous" rétorqua le lapin.
"Complètement barré ce spécimen", pensa-t-il.
Puis se tournant vers le deuxième qui lui paraissait moins dangereux :
"Et vous monsieur ?"
"TiGond de porte ! Ah! Ah! Ah! pour vous servir, Directeur de cet Hospice, d'ailleurs j'ai bien envie de prendre ma retraite."
"C'est admirable de lapin ! Hi! Hi! Hi! "
Le marquis d'Oscillococcynum-Aatch'haaa, Keskipu-Selboucq et Pouss'Toah'Dlah Keujmimeth n'avaient pas remarqué tout de suite l'intrusion, mais aux rires de TiGond, qu'ils croyaient pourtant avoir endormi, et aux claquements de mâchoire répétés, ils interrompirent pour la seconde fois leur danse et leurs incantations forcément criminelles.
Ils virent un crâne au milieu de la table, qui n'y était pas auparavant, et qui se mit à déclamer, sous leurs regards médusés (et pourtant, aucun céphalopode dans le coin) :
"Grandes doctores et doctrinae,
De la rhubarbe et du séné,
Se serait à moi, sans douta, chosa folla,
Si j'alloibam m'engageare
Vobis louangeas donnare
Et adjoutare
Des étoilas au cielo,
Des ondas à l'océano,
Des lumièras au soleillo
Des fleuras au printano..."
"...Et des poissones in avrilo" ajouta TiGond.
"Hm ! hm! Clac !" fit le lapin en sautant.
La liche pâlit encore un peu plus, si on peut définir une couleur à une peau tirée qui tente assez mal de cacher la putréfaction des chair à l'oeuvre; Pouss'Toah'Dlah fit un bond de côté et bouscula Oscillococcynum-Aatch'haaa qui éternua.
"JE POURSUIS" clama le lapin : " Toute conscience droite peut reconnaître qu'elle se trouve ainsi acculée _non, ce n'est pas un gros mot _ à une double décision : le travers (de porc), le centre-ville ou une bonne droite en passant par un crochet du gauche. N'est-ce pas, d'avance et sans procès, se mettre dans son tort ? Aussi devine-t-on derrière toutes ces disputes le rire jaune de Satan."
"Je t'en ficherai du sale temps, tiens !" pensa Iannanis qui n'entendait que de loin et, dans un mouvement de torsion extrême, allongeait la jambe afin de prendre pied sur la tête de Shéogorath.
"Clac! clac !" continuait le crâne : "L'entreprise qui soupçonne à bon droit les représentations réifiées où la vie a tôt fait de se perdre, le corollaire étant cette manière complexe et toujours ambiguë dont elle devra tenir son rôle dans une école dont le motif est par essence contraire, ou qu'on retire à la pompe, et je ne parle pas des vaches, ni des chèvres..."
"Gnnn...Ca y est !"
Iannanis avait enfin réussi à s'installer sur une épaule du dieu.
Elle touchait au terme de sa quête... et allait pouvoir vider le contenu de ses fouilles dans des caisses.
Elle tendit une main fébrile vers la barbe tant convoitée pour en arracher quelques poils.
Mais quelle ne fut pas sa surprise quand tout vint avec !
"QUOI ! Une fausse barbe !"
"Ho! Ho! Ho! " fit une voix grave et posée venant de nulle part : "La farce est bonne !"
