Les Histoires de Cérédys

1. Séluné

 

"Tu m'as invoquée par le pouvoir de la Rune. Parle, maître, et je t'obéirai."

L'intonation était froide et tranchante, dénuée d'émotion.

Le mage Rohen regardait la jeune femme qui se dressait devant lui et venait d'apparaître au centre du petit monument où il avait accompli le rituel d'invocation. Il la regardait sans rien dire, contemplant son corps nu, mince et souple, figé dans une jeunesse éternelle depuis que la folie d'un Mage du Cercle l'avait emprisonnée dans une simple pierre gravée, un petit caillou plat qui tenait dans le creux de la main. Se souvenait-elle de celle qu'elle avait été avant... avant... avant de devenir Générale des armées de la Rune au service du Sombre ? Séluné. C'était bien son nom.

Comment croire qu'un nom aux sonorités si douces, à l'image des lignes courbes de sa silhouette, renfermait une combattante impitoyable qui s'était rendue plusieurs fois maîtresse du champ de bataille ? Il hésita. Peut-être faisait-il une erreur en ramenant à la vie un être qui appartenait aux heures les plus terribles du passé. Quel âge avait-elle en vrai ? Et quels souvenirs ?

Il était perdu dans ses pensées quand la brise fraîche du petit matin se leva brusquement et le fit frissonner. La lourde chevelure de Séluné s'envola brièvement. Elle attendait en silence, immobile. La brise glissa sur sa peau sans laisser le moindre signe d'inconfort.

"Pardonnez mon incivilité", dit enfin Rohen, "je suis presque un vieillard et je contemplais votre jeunesse."

Elle se regarda, peut-être pour essayer de comprendre ce que l'homme devant elle pouvait bien trouver qui suscitât autant d'intérêt et leva à nouveau ses yeux vers lui.

"Et alors ?"

Il ne sut que répondre. Pendant qu'il réfléchissait, elle reprit :

"Vous n'êtes pas mon maître habituel, qu'est-il arrivé ?"

"Beaucoup d'années ont passé et retrouver ta Rune n'a pas été une mince affaire. Mais voici d'abord de quoi te vêtir et t'armer, fais vite, pendant ce temps nous discuterons et je t'expliquerai."

Il se tourna vers un troisième personnage qui se tenait en retrait avec des paquets qu'il tendit au mage.

"Merci Gerd."

Pendant que Séluné s'habillait, Rohen se présenta.

"Je suis apparemment le dernier Mage du Cercle vivant, les autres sont morts lors de la Convocation. As-tu des souvenirs ?"

"Je me souviens d'une bataille, contre les Lames, je menais les guerriers de la Rune et nous avions à nos côtés quelques soldats humains de la maison Hallit, lorsque la terre a tremblé et s'est ouverte. Je me souviens d'avoir vu des colonnes de feu jaillir du sol et balayer les combattants. Je suppose que je suis morte là avec les autres."

"Morte. En effet. Les Lames..."

Les Lames était une de ces terribles créations d'un des Mages du Cercle, Hokan Ashir : des êtres faits entièrement d'acier, forgés au Mont d'Obsidienne par le Forgeron des Âmes. Chacune des Lames était animée par l'âme d'un ou plusieurs morts. Hokan Ashir les avait d'abord façonnées pour combattre l'armée de Démons convoqués par un autre Mage, Uram le Rouge.

"La dernière bataille dont tu parles a eu lieu il y a une génération, la Convocation a dispersé le monde d'Eo en fragments qui flottent à la dérive sur un immense océan. J'ai créé avec les hommes de bonne volonté l'Ordre de l'Aube et avec eux, je suis parti à la recherche des terres survivantes de la catastrophe. A chaque fois que nous en trouvions une, nous l'avons reliée à d'autres par des portails que ma magie a permis d'ériger."

"Si je comprends bien, nous sommes sur une de ces terres ?"

"Oui. En suivant la route qui traverse le Col des Ombres, tu arriveras à la ville de Greyfell. C'est une grande ville fortifiée sous le contrôle de la Maison Wulfgar, c'est là qu'est la base de l'Ordre de l'Aube."

"Tout cela ne me dit pas pourquoi vous m'avez invoquée... vingt ans après." 

"J'ai senti le réveil des Lames. Cela signifie qu'un autre mage du Cercle a survécu, ou qu'un être assez puissant a trouvé les secrets du Forgeron des Âmes. Imagine que c'est toute mon oeuvre de reconstruction depuis vingt ans qui est menacée."

"Je l'imagine. Mais ça m'est indifférent."

"Tu étais Séluné, Générale des armées de la Rune, et tu as résisté aux Lames il y a vingt ans. Un Chevalier de l'Aube t'a retrouvée..."

"A retrouvé ma Rune."

"... a retrouvé ta Rune et me l'a amenée. J'ai décidé d'utiliser ta puissance dans notre combat contre l'ancienne menace qui vient de resurgir."

"Et ma mission exacte ?"

"Pour l'heure, tu vas te rendre à Greyfell et trouver Sartarius, le Commandant de l'Ordre de l'Aube : vous aurez une armée à lever et à préparer."

"Et vous ?"

"Moi, je dois me rendre au Mont d'Obsidienne par les Marais de Givre, c'est là que me mènent les indices dont je dispose, Gerd est mon pisteur et m'a beacoup aidé. Je ferai une halte à Liannon auprès de Gawen le Sage qui a encore d'autres choses à m'apprendre. Je dois découvrir de quoi il retourne exactement."

Séluné achevait d'ajuster la cuirasse légère que Rohen et Gerd lui avaient apportée. Elle saisit dans ses mains la courte hache que lui tendit le pisteur et la balança pour en juger le poids et l'équilibre. Vingt ans de sommeil n'avaient pas altéré ses réflexes de ce point de vue, ni son aisance au maniement des armes. Elle la lança. La hache frôla l'oreille de Rohen et alla se planter sèchement dans le tronc d'un arbre derrière lui.

"Elle sera parfaite pour l'instant" fit Séluné en la retirant du tronc. "Je n'ai pas toutes mes forces, je le sens, et je ne sais plus me servir de la magie que je me souviens avoir utilisée, mais avec de l'entrainement..." 

"Puissent les dieux nous venir en aide" murmura Rohen. il ajouta :

"Gerd, tu accompagneras la guerrière de la Rune jusqu'à Greyfell."

Gerd s'inclina.

"Une dernière chose encore." Rohen hésita un instant.

"Prends ceci, Séluné, c'est ta Rune, tu es libre."

Séluné regarda le mage avec étonnement. Il déposa sa Rune dans la main qu'elle lui tendait. Une sensation indéfinissable l'envahit au contact tiède de la petite pierre. Cette chose semblait dégager comme une énergie timide mais bien vivante et palpitante. La jeune femme se rendit compte qu'elle ne savait pas ce que signifiait être libre.

"A toi désormais de décider de m'aider, de nous aider, ou non" dit Rohen.

Séluné était perdue dans la contemplation de la pierre.

"Rohen ? Qu'est-ce exactement qu'un guerrier de la Rune ?"

"Tu es mieux placée que moi pour le savoir."

"Je veux dire : comment sont-ils créés ? D'où viennent-ils ?"

Le Mage coupa court.

"Nous en discuterons à un autre moment, pour l'heure je dois partir. Nous aideras-tu ?" 

"Oui" murmura-t-elle, "je vous aiderai. Que puis-je faire d'autre aujourd'hui ?"

"Merci Séluné, merci mon amie."

Il avait l'air profondément soulagé.

"En route" dit simplement la jeune femme.

Il la serra affectueusement dans ses bras en guise de salutation, ce qui ne laissa pas d'étonner Séluné.

"Bonne chance. N'oublie pas. Sartarius."

Elle regarda Rohen s'éloigner. Il était si parfaitement visible de loin dans sa longue robe blanche et son manteau gris clair. Il s'aidait de son bâton. Un bâton plus haut que lui dont l'extrêmité brillait d'une lueur bleutée. Puis il disparut totalement à sa vue sans qu'elle puisse dire si un détour du chemin le lui avait caché ou s'il s'était volatilisé.

Elle se mit en route avec Gerd.  

 

 

"Il faut compter une bonne journée de marche pour parvenir jusqu'à Greyfell" dit Gerd qui ouvrait la bouche pour la première fois.

"Alors ne traînons pas."

Autant que pouvait en juger Séluné, son compagnon de route était assez jeune, à peu près comme elle... mais elle se reprit à cette pensée. Comme elle, c'était une vue de l'esprit puisque comme esclave de la Rune, elle n'avait plus d'âge. La catastrophe qui l'avait emportée avait vingt ans, et elle-même n'avait pas vieilli d'un cheveu. Donc Gerd avait l'air dans sa jeunesse la plus florissante, mais touchant toutefois presque à sa fin.

Il portait son grand arc dans le dos, et un poignard pendait à sa ceinture.

Le jour qui se levait teintait de rose la roche de la montagne à travers laquelle ils devaient passer. Les quelques arbres qui bordaient le sentier étaient aussi verdoyants que les pentes herbues, et des myriades de petites fleurs commençaient de se redresser et s'ouvrir aux premiers rayons du soleil. La nature offrait un spectacle particulièrement riant et Séluné inspira profondément comme pour s'imprégner de la saveur fraîche et piquante de ce matin de printemps. A défaut d'une véritable émotion, elle se laissa aller à goûter la douceur de l'atmosphère.

La route se fit en silence. Le sentier serpentait entre les montagnes, à travers des rochers, montant ou descendant, jamais égal, et Gerd qui ouvrait la marche lui avait recommandé d'être aux aguets car la région était infestée d'êtres peu pacifiques et peu enclin à supporter que des voyageurs isolés traversent leur territoire. Cependant, pendant les premières heures de leur marche, ils ne croisèrent aucun autre être vivant que quelques cerfs , biches, rongeurs et volatiles.

Ils parvinrent sans encombre jusqu'à un avant poste, une petite tour de pierre entourée de petites fortifications et de palissades. Les quelques gardes qui l'occupaient portaient les armes de la Maison Wulfgar.

"Holà ! Voyageurs !"

Gerd les salua et expliqua qu'ils se rendaient à Greyfell.

"Faites attention à vous, des tribus orques et gobelines se sont aventurées dans la plaine entre ici et la ville, elles sont assez agitées, même si elles n'ont pas encore osé s'aventurer jusqu'ici pour attaquer. Ces murs sont dissuasifs."

"Nous sommes armés" répliqua Gerd.

Le commandant ne sembla pas très confiant dans l'allure et les armes des voyageurs.

"Si vous avez le moindre problème, n'hésitez pas à rebrousser chemin pour trouver refuge ici, vous attendrez la prochaine relève, dans quelques jours, pour faire la route jusqu'à Greyfell avec une troupe plus conséquente."

Le fortin marquait la frontière du territoire de Greyfell et le defendait par la même occasion. Il se situait à l'entrée de la plaine fertile sise en plein milieu de ce fragment de terre. La route qui descendait du fort jusqu'à la plaine était beaucoup plus large que celle que Gerd et Séluné venaient d'emprunter pour parvenir jusque-là. Avant de poursuivre, ils partagèrent une légère collation avec les gardes. Ils en apprirent un peu plus sur les troubles qui semblaient agiter ces terres.

"D'ordinaire" expliqua le commandant, "les tribus orques et gobelines restent dans les montagnes, en arrière du Col, et sont plutôt pacifiques, mais depuis quelques semaines, elles se montrent beaucoup plus agitées et nous avons dû renforcer les gardes ici, tandis que Greyfell s'enferme derrière ses hautes murailles."

"Avez-vous une idée du pourquoi de cette agitation ?" demanda Séluné 

"Pas la moindre. Cela peut-être n'importe quoi, aussi bien des dissensions internes qui les poussent à se faire la guerre et à rechercher d'autres territoires, qu'une volonté nouvelle d'étendre leur influence. Il faudrait trouver leurs chefs et leur chaman pour en savoir davantage, mais ce n'est pas du tout ma spécialité."

Séluné se souvenait que comme générale de la Rune, elle avait mené au combat toutes sortes d'armées runiques, des hommes, des elfes, des nains, mais également des orques. de redoutables combattants une fois bien entrainés, et leurs chamans pratiquaient une magie puissante qui infligeait des douleurs atroces capables de mettre hors de combat les guerriers les plus puissants sous leur seul effet.

"Cela dit, ni les Orques, ni les Gobelins n'ont l'air très organisés, ce qui ne les rend pas trop dangereux pour le moment" ajouta le chef des gardes.

Après les salutations d'usage, Gerd et Séluné reprirent leur route et descendirent vers la plaine.

C'est dans un détour qu'il le croisèrent. Il les attendait à l'ombre d'un arbre, la capuche de son manteau rabattue sur son visage. Lorsqu'ils approchèrent, il se plaça au milieu du chemin.

"Salutations voyageurs."

Séluné sentit son coeur battre et fouilla dans sa mémoire. Le Sombre. C'était le Sombre. C'est à lui qu'elle obéissait lors de la guerre de la Convocation. Instinctivement elle porta la main à sa Rune et la serra.

"Générale" fit-il lentement avec une sorte de ricanement dans la voix, "je ne m'attendais pas à vous retrouver ici."

L'homme qu'elle avait devant elle suscita chez Séluné un bouffée de haine qui lui fit brandir sa hache. Mais avant qu'elle ait pu achever son geste, il étendit les mains, un souffle d'air glacé en jaillit et figea sur place la jeune femme.

"Ce n'est pas à toi que j'ai affaire, esclave de la Rune" dit le Sombre.

Il se tourna alors vers Gerd.

"Où en es-tu ?"

"Rohen est parti pour le Mont d'Obsidienne, il doit passer par les Marais de Givre."

"Parfait. Le piège se referme."

Le Sombre tira de sous son manteau rouge un petit coffret qu'il tendit à Gerd.

"Il te reste à porter ceci au chef des mercenaires de la Main, Brannigan, dans la Passe des Terres Sauvages."

"Entendu."

"Fais vite, il contient mes instructions quant à notre invasion future."

"Et la guerrière de la Rune ?"

Le Sombre parut réfléchir un instant.

"Tue-la."

Il disparut brusquement, laissant Gerd seul face à Séluné qui reprenait lentement ses esprits. Le sbire tira son poignard de sa ceinture et porta le premier coup qui fut paré par la hache que Séluné abaissa en même temps. Elle profita de la surprise de l'homme pour pousser son avantage et asséner un coup violent qui le projeta en arrière. Il faillit perdre l'équilibre, cria de rage et lança son poignard, détourné une nouvelle fois par la hache de Séluné, qu'elle lança à son tour. L'arme siffla sèchement et brisa le crâne de Gerd qui s'écroula, tué sur le coup.

Son premier mort, quelques heures à peine après son réveil. Il est vrai qu'il avait cherché le premier à la tuer et qu'elle s'était défendue. Mais la guerrière qu'elle était reprenait du service, ce pour quoi elle était là : tuer. Elle s'approcha du corps et se pencha pour le fouiller et récupérer le coffret du Sombre.

Séluné en possession de sa Rune était libre de ses actes. Si elle avait hésité à choisir ce qu'elle ferait, la haine qu'elle avait ressentie à la vue du Sombre, son ancien maître, la persuada qu'elle devait aider Rohen et l'Ordre de l'Aube à tout prix. Elle avait désormais une raison d'aller à Greyfell et de rencontrer Sartarius.

  

 

 

 

Suite...

   



17-07-2010 | 184 vues

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