20. Première mi-temps
Le lapin avait si bien captivé l'attention de son auditoire, que la liche commençait à piquer du nez, Pouss'Toah'Dlah donnait des coups de coude à Oscillococcynum-Aatch'haaa pour qu'il cessât de ronfler, TiGond écoutait ou n'écoutait pas, en tout cas il avait l'air concentré, et le Divin Enfant se demandait quand la serveuse passerait avec la prochaine fournée de gâteaux mous.
"Hm! hm! clac! clac! Messieurs, madame la liche, en conséquence ce serait bon, comme disait mon glorieux ancêtre Maître Janotus de Bragmardo, ce serait bon, donc, que vous nous rendissiez nos cloches, car elles nous font bien besoin. Nous en avons refusé autrefois bon argent à ceux d'autres contrées, qui les voulaient acheter pour la substantifique qualité de la complexion élémentaire, qui est intronifiquée en la terrestérité de leur nature quidditative intrinsèque et extrahumide, pour extraniser les ballots et les turbines sur nos vignes, enfin pas les nôtres, celles du voisin..."
"Il est pas mal mon lapin, n'est-ce pas ?" demanda Shéogorath à Iannanis.
"J'aurais dû me douter que ça venait de vous, vraiment" répondit-elle d'un ton navré.
Qu'allait-elle faire, à présent que la barbe était fausse et qu'elle perdait tout espoir d'une gloire sans égale et surtout de l'acquisition du bandeau daédrique dont elle avait toujours rêvé ?
"J'ai un marché à te proposer" repartit le dieu.
"Si c'est pour décrocher la lune, je suis malade" rétorqua aigrement Iannanis.
"Ho! ho! ho! Tu es très amusante. Toute cette histoire mérite une petite explication : je te la donnerai quand tu m'auras ramené la coupe enchantée qui donne son immortalité à cette maudite liche puante et sert à ses expériences nauséabondes. Tu la trouveras sur la table à côté du lapin. Mets-la sous mon pied droit, je l'écraserai et détruirai le monstre infâme en même temps. J'atttends"
"Une coupe ? Et pourquoi pas le graal tant qu'on y est ?"
"Parce que le graal n'existe pas, sinon il y a longtemps qu'on l'aurait trouvé et on n'aurait pas fait toutes ces histoires."
Imparable.
Iannanis soupira. Elle regarda la table, repéra la coupe, avisa le lapin et lui fit de grands signes expressifs. mais le lapin était lancé : il bondissait sur place, emporté par son éloquence :
"Eh oui ! Si nous perdons le tonneau, nous perdons la face. Mais si vous me rendez les cloches, j'y gagnerai six chapelets de saucisses, une bonne paire de chausses qui sièront à merveille à mes jambes galbées : vir sapiens non abhorrebit eam ! Et il y a dix-huit jours que je suis à matagraboliser cette harangue : reddite quae sunt Caesaris Caesari, et quae sunt Lapini Lapino !"
Iannanis se démenait. Le lapin avait fini par la voir, mais plus elle gesticulait, et plus il gesticulait lui-même, et la situation devenait délicate : une partie de la mâchoire s'était décrochée, une oreille du lapin débordait de l'orbite creuse et battait l'air. Toute cette agitation du lapin brassant du vent provoquait des courants d'air qui réveillaient l'auditoire.
"Hahem ! clac! clac! Ca ! je vous prouve que me les devez bailler. Ego sic argumento : omnis clocha clochabilis, in clocherio clochando, clochans clochativo clochare facit clochabiliter clochantes. Vivecus habet clochas. Ergo gluc, rendez-moi mes clochettes ! Valete et plaudite, cives, qui n'est pas le pluriel de civet de lapin..."
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Iannanis avait décidé d'intervenir directement. Elle prit son élan, sauta, atterrit sur la table, salua brièvement le Divin Enfant et TiGond :
"Pardonnez, messieurs, cette intrusion intempestive au milieu du spectacle, mais c'est un cas d'urgence. Je vous ferai parvenir ma discographie dédicacée."
Elle saisit le crâne et le lapin d'une main, l'assiette de l'autre, brandit l'animal et le lança dans la figure de Keskipu-Selboucq qui était entrée dans une fureur peu commune et hurlait des choses incohérentes :
"MON GRAAL ! MON GRAAL ! UN PONEY POUR MON GRAAL !"
"OLLLLééééééééééééééééééééééééééééééééééé...................PAF !!!!" fit le lapin en heurtant la liche.
Le crâne explosa sous le choc, renversa la liche sur Oscillococcynum-Aatch'haaa qui s'écria :
"Eh ! Pousse-toi d'là !"
Pouss'Toah'Dlah keujmimeth crut que c'était pour lui. Il s'élança à la rescousse, glissa sur un os, fit un tour sur lui-même, rencontra les bras de Iannanis qui lâcha la coupe.
La liche bondit pour s'en emparer, mais le lapin est plus rapide et l'attrape au vol avec ses grandes oreilles avant d'être plaqué au sol par Oscillococcynum-Aatch'haaa, la règle veut qu'on lâche le ballon quand on est plaqué, mais quoi ? oui? oh lalalala ! le lapin a réussi un superbe roulé-boulé et s'est extrait de la mêlée pour courir seul, à présent, vers l'essai, il n'y a aucun défenseur en face...
Si ! Keskipu-Selboucq vient d'invoquer une armée de squelettes et tous les tas d'os se dressent les uns après les autres, le lapin n'a plus qu'une ressource : il tente une magnifique passe en direction de Iannanis qui saisit la coupe et invoque à son tour une armée :
"Ah c'est un fameux régiment,Le régiment de la Grande Bardesse !"
"Tara tata, tara tata, tata rataplan rataplan" répond en choeur et en cadence la myriade de minuscules soldats de plomb qui surgit du sol.
Iannanis trépigne de rage : encore une incantation ratée dans un moment critique !
"PFRUUiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiT"
Ah ! le coup de sifflet nous annonce la mi-temps. Le match reprendra après une page de publicité, surtout restez connectés à Télé-Hospice.
