Les Histoires de Cérédys

22. Arrêts de jeu

 

 

Quelques longues minutes plus tard, Iannanis ouvrit à nouveau les yeux et se déboucha les oreilles : le calme était revenu, l'insoutenable odeur était partie, la salle était vide, sans aucune trace de bataille. Plus de lapin, plus de corbeau, de prisonniers, de soldats, de tas d'os, de bouts de liche...
Seul un beau jeune homme imberbe, au regard troublant, au sourire malicieux et à la grâce toute féline semblait attendre qu'elle daignât se relever.
Iannanis aurait bien voulu dire quelque chose, mais d'une part elle était muette, et d'autre part ses hormones commençaient à s'affoller, ce qui la faisait rosir légèrement et l'empêchait d'esquisser le moindre mouvement, mis à part un haussement de sourcils signifiant la surprise.
Le jeune homme rit, tendit une main secourable et déclara :
"Je me présente : Shéogorath, en chair et en os, pour vous servir... Oui je sais, je ne ressemble pas à la statue, mais je me suis fait avoir par le sculpteur. Il a dû trouver que sa femme assistait trop souvent aux séances de pose."
Iannanis se disait qu'elle aurait bien aimé, elle aussi, assister au séances de pose. Shéogorath continua :
"Eh bien, Iannanis, si nous passions aux choses sérieuses ?"
Les joues de la demoiselle virèrent à l'écarlate, les hormones passèrent la cote d'alerte, elle s'arrêta de respirer et crut qu'elle allait s'évanouir.
"Je parlais de l'explication promise, bien entendu", ajouta le dieu.

Shéogorath dit :
"Je sens que tu meurs d'envie de connaître le fin mot de l'aventure :
Ecoutez, bonnes gens, c'est une sombre histoire
Les murs de cette salle en gardent la mémoire

Elle a commencé il y a longtemps déjà, lorsque Molag Bal gardait Boéthia et ses 99 amants. Il m'avait demandé de lui trouver un partenaire de jeu, car la dame prenait son temps et il s'ennuyait ferme. Comme j'étais occupé, à ce moment, à poser pour le sculpteur qui a réalisé cette statue si peu ressemblante, je lui envoyai mon fidèle ami Max Ionnaise de Calembourg, qui avait un esprit du diable et le grain de folie nécessaire à rendre intéressante l'heure la plus rébarbative. Malheureusement, l'opération fut un total fiasco. Apparemment, Max avait trouvé amusant de se faire passer pour une jeune femme, et il y réussit si bien qu'il s'empara de tous les trésors que Molag Bal lui offrit en échange de ses faveurs.
Mais la plaisanterie ne s'arrêta pas là :
La déesse Boéthia, adroite,
A ce galant,
Donna son coeur, et la joue droite,
En même temps.
Et dans son amoureuse ivresse,
Max, Max, Max
Ecoutait venir sa maîtresse
Boéthia profita de l'occasion pour prolonger son expérience des hommes.
Molag Bal découvrit la supercherie lorsqu'un amant plus impatient vint se plaindre que la déesse ne respectait pas le temps réglementaire, et souffrait un peu trop souvent de la migraine. Le dieu mena son enquête :
Un soir Max, avec épouvante,
N'étant point sourd,
Trouva le pas de son amante
Quelque peu lourd.
Ca lui mit la puce à l'oreille
Trop tard, Hélas !
Ah! que ne se sauvait-il la veille,
Ce pas.. ce pas !

C'était le pas de Molag Bal qui ne goûta pas du tout la plaisanterie : il se vengea en transformant le fautif en lapin de concours qu'il offrit au Marquis d'Oscillococcynum-Aatch'haaa, et envoya à mes trousses le Père Supérieur d'Acucurbitassinaripal-Poilaubral, le puissant mage Pouss'toah'Dlah Keujmimeth. Celui-ci m'enferma dans la statue que tu vois, et la fit transporter ici, au sanctuaire de Céparhissilassorti, sous le domaine du Marquis d'Oscillococcynum-Aatch'haaa. En même temps il emmena la femme du sculpteur, Gertrude Keskipu-Selboucq, et pour être sûr qu'elle me garderait bien, il lia son existence à la coupe qui servait à sceller ma prison (quelle drôle d'idée !).
Pouss'Toah'Dlah Keujmimeth retourna à l'Académie. Gertrude s'ennuyait, d'autant plus que je ne pouvais pas sortir. J'essayai d'attirer le Marquis d'Oscillococcynum-Aatch'haaa par l'intermédiaire de mon lapin Max, afin de me libèrer, mais lorsqu'il parvint ici, Gertrude le séduisit et céda immédiatement à ses avances, quelle poisse ! La dame était coquette et elle voyait le temps passer sur elle, qui la flétrissait : elle décida qu' d'Oscillococcynum-Aatch'haaa organiserait des fêtes dans son domaine et lui livrerait des convives choisis afin qu'elle puisse s'abreuver et se nourrir de leur jeunesse pour conserver la sienne. Malheureusement, cela tourna mal : Gertrude ne réussit qu'à se transformer en liche puante, une horreur absolue.
Toutes les tentatives que je fis pour me débarrasser de ce monde-là échouèrent lamentablement, jusqu'au fiasco de Soisson, auquel j'avais pourtant envoyé mon lapin toujours fidèle, quoique fortement préoccupé par l'aspect de sa fourrure.
C'est cette fourrure qui me donna une idée de génie pour attirer du monde et activer ma délivrance : Molag Bal avait promis le pouvoir suprême aux Pères Supérieurs d'Acucurbitassinaripal-Poilaubral lorsqu'ils auraient vidé le Tonneau des Danaïdes à la paille (hé ! hé ! c'est encore une idée à moi, ça, et Molag Bal ne s'en est même pas aperçu). C'est une tâche longue et fastidieuse. Je fis courir le bruit qu'on pourrait fabriquer une paille enchantée, capable de vider le Tonneau en quelques aspirations, avec un poil de ma barbe. Pouss'Toah'Dlah Keujmimeth rappliqua immédiatement sur les lieux, poussé par son ambition démesurée, fit du chantage à la liche et à Oscillococcynum-Aatch'haaa pour leur faire révèler un secret dont ils étaient complètement ignorants. La situation dura ainsi très, très, très longtemps, crois-moi ! le domaine changea même de propriétaire entretemps, le nouveau se livrant aussi à des expériences étranges (il semble qu'un air de folie règne ici, et je pense que ma présence y est pour quelque chose...), quoique d'un autre style.
Heureusement, les Pères Supérieurs n'avaient pas renoncé à la barbe. Mais cette fois je pris mes précautions : je décidai d'attirer ici la personne la plus qualifiée et j'organisai une série de tests pour cela : la pêche à l'huître à poils ras, par exemple, ou encore aller tuer un netch géant à la fourchette. Je dois dire à ce propos que ta capacité à accepter les défis les plus tordus, comme si c'était les choses les plus naturelles du monde, m'a stupéfié. Bon, d'accord, le fait que tu sois une fille réduisait les chances de séduction de Keskipu-Selboucq, et c'est vrai, tu me plaisais bien, mais enfin...
Bref ! Donc, j'ai tout fait pour t'amener jusqu'ici et j'avoue que le résultat a dépassé toutes mes espérances, qu'en dis-tu ?"

Iannanis, bien que flattée, était toujours muette et incapable de répondre. En plus elle n'avait rien compris. L'aphonie est parfois bien confortable pour donner le change.
"Ah ! c'est juste" répliqua Shéogorath, "tu as perdu l'usage de la parole. Il y a un moyen simple de le retrouver, si tu consens à m'embrasser."
Iannanis examina rapidement le choix qui s'offrait à elle, et il lui apparut très clairement qu'il n'était plus temps de jouer les jeunes filles effarouchées. Elle se jeta goulument sur Shéogorath, que la soudaine étreinte troubla au point de le faire pâlir.
"Heu..." fit-il quelques instants plus tard en reprenant son souffle et ce qu'il pouvait de ses esprits, "décidément tu es très prometteuse... et heu... imprévible."
"Je voulais être sûre de récupèrer TOUTES mes capacités vocales", répliqua la bardesse.
"Et puis j'attends ma récompense", ajouta-t-elle d'un ton très résolu en fixant ardemment ses yeux sur ceux du jeune homme qui commença à trouver le fond de l'air un peu chaud.
Il brandit les deux billets d'avion pour Cythère que Iannanis avaient laissés tomber dans la bataille.
"Que dis-tu d'aller faire un tour là-bas?"
Elle sourit : finalement, d'un mal pouvait naître un bien inespéré.
"Ah oui ? C'est d'accord, je te prends à l'essai !" dit-elle avec un formidable aplomb.
"A l'essai ? Je rêve ! C'est toi, cocottoune, qui a intérêt à être à la hauteur! je suis un dieu, n'oublie pas !"
"Ouais ! mais si j'en crois ce que disent les déesses, vous promettez plus que vous ne tenez !"
"Bon, bon " répondit Shéogorath, "je te jure d'être à la hauteur de mes promesses, voilà ! Satisfaite ?"
"Ca, on verra plus tard, mais c'est un début. Et mes bagages ? Et l'Académie ? Je vais rentrer bredouille !"
"Tes bagages, tu n'en auras pas besoin, et pour l'Académie, tu n'y retourneras pas, je te garde. Je leur ai envoyé le lapin Max avec une petite surprise de ma façon... Mais filons d'ici où nous n'avons plus rien à faire !"
Il serra davantage la jeune femme qui roucoula d'aise, et ils disparurent à leur tour, laissant le sanctuaire secret totalement vide... du moins le croyaient-ils. Et d'ailleurs ça n'avait plus aucune importance.
Vers la fin...


18-07-2010 | 235 vues

Partager


Poster un commentaire
Merci de recopier le nombre de gauche dans la case ci-dessous (Pourquoi?)

Liens

Voir les articles de la catégorie " Les extravagantes aventures de la bardesse Iannanis "

Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion | Annuaire des blogs

Créer un blog gratuit avec Blog4ever